Je puise ce terme de « chose » (« ding » en allemand) dans ce que je crois comprendre des idées de Bruno Latour (notamment « From Realpolitik to Dingpolitik » 2005).

L’article de Simon Ronai porte en sous-texte la mémoire nostalgique de l’Aménagement du Territoire, tel qu’il fut inventé sous ses formes pures et parfaites, puis mis en application par le Ministère de l’Equipement et la Datar. Disons entre 1958 et 1982 : du retour au pouvoir du Général de Gaulle et ses technocrates, jusqu’aux lois de centralisation. Hiérarchie des villes, tailles critiques, spécialisation des régions, terrains zonés, cités radieuses, réseaux d’infrastructure pour trains, avions, voitures et téléphones, j’en oublie. Sans discuter ici de ces défauts ou de ses mérites, il est bon d’ajouter qu’en 1982 cette politique avait fait son temps, et laissait derrière elle une grave absence de propositions alternatives.

Ainsi la décentralisation a été bâclée sans qu’on s’interroge sur la suite : périmètres et fauteuils d’élus inchangés, compétences éparpillées, admirable silence sur le contenu d’éventuelles politiques locales/régionales. L’examen de ces détails pratiques a été (est encore) remplacé par de vieilles ritournelles, type jacobins/girondins. Or depuis un demi-siècle, beaucoup des pays de l’Union Européenne ont connu des réformes territoriales mieux préparées, sur des thématiques plus contemporaines.

Aujourd’hui ? Sans entrer dans tout l’argumentaire de Simon Ronai, on doit convenir qu’il donne un instantané convainquant de la situation. Le millefeuille territorial excède en complexité toutes les capacités d’invention des stars de la pâtisserie. Une « classe politique locale » s’est constituée, qui guerroie entre elle et avec l’Etat, sur des partages de souveraineté et de gouvernance. On catégorise avec fougue : cinq dynamiques en France, quatre grands espaces selon le CGET (Rapport sur la cohésion des territoires, juin 2018), il ne s’agit que d’une publication parmi d’autres. On ferraille sur le degré de pertinence qui pourrait subsister dans l’opposition urbain/rural. Etc.

Cependant les politiques territoriales, qu’elles soient d’initiative nationale ou locale, se bornent à combler des vides ou à tempérer des crises. Parmi les vides, il en est de célèbres, qui peuvent faire encore beaucoup d’usage par abandon et relance de projets. Des vides physiques, comme le Triangle de Gonesse, l’Ile Seguin ou la Plaine du Var. Des vides conceptuels, comme la faiblesse des institutions et projets métropolitains (sauf exceptions), alors que les métropoles et leur croissance sont les vedettes du moment.

Par exemple d’interminables débats ont donné naissance à une Métropole du Grand Paris, dont la modestie est la principale qualité. C’est donc l’Etat qui a. meublé la scène, avec un spectaculaire projet de nouveau métro. Financièrement, on ne voit encore que le pied du colosse. Et les conséquences restent très incertaines sur l’aménagement régional. On peut au moins reconnaitre là une application XXL du vieil adage des services de l’Equipement dans les années 60 : « Quand tu ne sais pas quoi faire, lance un programme BTP, ça plait toujours ».

Quant aux situations de crises, même bien identifiées, chacun peut constater la difficulté des structures actuelles pour y porter remède, sur toute sorte de sujets : la défense des traits côtiers contre la montée du niveau des mers, l’écroulement d’immeubles à Marseille, le déclin presque général des centres-villes, les paysages périurbains, les fermetures d’entreprises… Chaque fois les polémiques sur le partage des compétences, des initiatives, des charges financières, aident à couvrir le manque de propositions concrètes. C’est surtout quand un chef de file s’impose, le plus souvent l’Etat, que cette faiblesse se révèle, par exemple dans le récent Programme Action Cœur de Ville (cf. mon édito dans le n° 23 Tous Urbains) : l’ost féodal est en ordre de bataille, mais ne sait pas où aller. J’ai une affection personnelle pour le Moyen Age, ses historiens et ses panoplies de chevaliers pour les cadeaux de Noël. Mais comme modèle politique contemporain, j’hésite.

Autrement dit, la question centrale devrait être moins « Qui aménage le territoire ? » que « En quoi pourrait consister cet aménagement ? », avec mention des divergences d’intérêt et des conflits éventuels.

Or toutes nos institutions et nos décideurs, en matière de territoire, élus comme administrateurs, parlent d’en haut à leurs citoyens. Il serait trop long de développer ici cette remarque, mais elle s’appuie pêlemêle sur les élections locales (dominées par des partis et programmes nationaux, avec des abstentions croissantes), sur la multiplication d’assemblées élues au suffrage indirect, sur l’ombre majestueuse de l’Etat qui continue d’abriter les fonctionnaires locaux, même après décentralisation, ou sur la position quasi-seigneuriale des maires du moins dans les villes.

Tous ces appareils (notamment les associations d’élus), ont donc une pratique courante de la langue de bois, invoquant sans tempérance des principes abstraits, genre Intérêt Public, Pacte Républicain (roulez le R, s’il vous plait) ou Egalité des Territoires. Rien de mieux pour écraser les velléités de construction de politiques par en bas, à partir de choses de la vie courante : le logement, l’école, les déplacements, les services, etc. Du moins les principaux décideurs s’accordent pour n’en parler que dans des cadres et des délais limités, sans jamais engager leurs responsabilités. Quand la rumeur populaire enfle spontanément (cf. les Gilets Jaunes) elle devient impossible à décrypter.

Il existe des situations minoritaires, qu’on dira plus démocratiques pour simplifier, mais qu’on imagine mal s’étendre. Les maires des villages sont en vrai voisinage avec leurs administrés, mais avec d’infimes possibilités d’action. A l’autre bout du spectre institutionnel, la Ville de Paris connait des élaborations et affrontements politiques concrets, pas seulement sur des problèmes des trottinettes et de locations touristiques. Mais Paris a désormais les caractères d’une principauté indépendante : pouvoirs, moyens financiers, administration puissante, accumulation de capital économique et culturel.

Cet appel à la refondation de la vie publique locale n’est bien sûr qu’une ébauche. Il est rédigé sans optimiste, mais il se pourrait qu’une observation plus continue de nos voisins européens y aide. En attendant, il convient d’aiguiser notre sens critique, envers les tourments des porte-parole de l’AMF, Territoires Unis ou France Urbaine.

… et c’est aussi un appel à des contributeurs éventuels pour le site et la revue Tous Urbains

Jean-Michel Roux

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