Cynthia Ghorra-Gobin

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Lors d’une émission de France-Culture au lendemain des élections présidentielles américaines de l’automne 2020 où le taux de participation des électeurs s’élevait à plus de 70% le sociologue-journaliste David Goodhart mettait l’accent sur le rôle de l’éducation pour expliquer le vote de 72 millions d’Américains en faveur du président-candidat Donald Trump face à la victoire du candidat démocrate Joe Biden.

Le point de vue de Goodhart  – -un ancien journaliste au Financial Times devenu célèbre pour son analyse du vote en faveur du Brexit soulignant la victoire de ceux qui vivent quelque part (somewhere) face à ceux qui sont chez eux partout (anywhere) sera retenu dans ce billet.  Il diffère de celui d’autres journalistes qui après avoir observé la carte du résultat des élections prolongent les débats du 20ème siècle et continuent d’opposer le vote des territoires urbains et ruraux. 

Cette mise en perspective des critères retenus à différentes périodes pour mener une campagne présidentielle ou pour en expliquer le résultat permet d’apporter un éclairage sur les enjeux contemporains de la société américaine.  Interpréter les élections américaines peut également être perçu comme un moyen de s’interroger sur le rôle de l’éducation dans les sociétés démocratiques et mondialisées.    

1-Les élections présidentielles dans un régime fédéral 

A l’issue de la campagne présidentielle de 2020, le candidat démocrate Joe Biden sera investi le 20 Janvier 2021 en tant que 46ème président des Etats-Unis.  Les Etats-Unis dont la population s’élève à 330 millions d’habitants sont un État caractérisé par un régime fédéral où  le président est désigné par les 538 membres du collège électoral –et non par le vote populaire-  dont le nombre varie d’un État à un autre en fonction du chiffre de sa population et du nombre de ses Représentants au Congrès (Sénat et Chambre des Représentants). 

Si la Californie dispose du plus grand nombre d’électeurs avec  55 membres en raison de son poids démographique de 39 millions d’habitants, le Minnesota n’en détient que 10 pour une population de 5,6 millions. Le candidat démocrate Joe Biden a remporté la majorité des voix du collège électoral avec 306 votes sur 538 et il a recueilli 6 millions de voix de plus  – -issues du vote populaire- – que son rival républicain Donald Trump.   

Précisons également que dans ce régime fédéral, le vote des grands électeurs se déroule sur la base du scrutin majoritaire : lorsque la majorité des habitants  d’un État se prononcent pour un candidat, ce dernier remporte la totalité des voix des grands électeurs de l’État. Le territoire des Etats-Unis est ainsi cartographié sous la forme d’Etats rouges (parti républicain) ou bleus (parti démocrate).  Si un nombre réduit d’Américains critique l’idée d’un vote relevant du collège électoral reflétant la diversité d’un vaste territoire, ils sont nombreux à dénoncer le principe du scrutin majoritaire. 

Tous les États ne font pas l’objet d’une attention équivalente.  En 2016 comme en 2020, la Californie et le Texas dont le vote ne présente aucune surprise – – dans la mesure où le premier est classé démocrate et le second républicain- – ont fait l’objet de peu de commentaires contrairement aux États qualifiés de battleground states ou swing states localisés dans le Midwest, comme le Minnesota, le Michigan, le Wisconsin et la Pennsylvanie ou comme la Géorgie et l’Arizona dans le sud et sud-ouest.

Les élections américaines se traduisent depuis plusieurs années par la diffusion d’une carte rendant compte de la répartition des votes au travers de l’unité de mesure qu’est le comté.  Un rapide regard sur la carte (coloriée en bleu et rouge)  illustrant le vote des 3007 comtés véhicule l’impression que les villes et les métropoles votent pour le parti démocrate et les territoires ruraux (incluant parfois territoires périurbains) votent pour le parti républicain (Lévy et al. 2020).  Mais si d’un point de vue théorique, il est aisé de définir comtés urbains et comtés ruraux, il est plus difficile de les identifier.  En effet un comté peut contenir une diversité de territoires (urbains, suburbains, ruraux et périurbains) et la notion de suburbs  (banlieues) est loin de revêtir une définition précise, comme l’indiquent Richard Florida et son équipe (2020). Un territoire métropolitain s’étend sur plusieurs comtés et tous les comtés ne votent pas pour le parti démocrate à l’instar du comté central.

En prenant l’exemple du territoire du Conseil métropolitain de Minneapolis St Paul[i] (Minnesota) qui couvre sept comtés, trois comtés (Scott, Anoka et Carver) ont voté pour le président Trump comme les territoires ruraux de l’État du Minnesota alors qu’ils juxtaposent territoires urbains, ruraux et périurbains.  Les quatre autres comtés (Hennepin, Ramsey, Dakota et Washington) ont voté pour Biden mais seuls les deux premiers peuvent être qualifiés d’urbains.  Précisons également que les sept comtés sont façonnés par un paysage de maisons individuelles entourées d’un jardin, y compris dans les villes centres (hors downtown) que sont Minneapolis et St Paul (Ghorra-Gobin & Azuelos, 2020).  Peu de villes américaines ressemblent en fait à Manhattan ou Boston.  Et le paysage métropolitain est très différent de celui qui peut être observé en France et en Europe, il est relativement peu dense.     

Néanmoins la figure de la maison individuelle entourée du jardin comme modèle de l’habitat pour tous a fait au cours des récentes décennies l’objet d’une critique de la part des professionnels, des élus et des associations sensibles à la question de l’artificialisation des sols et à la protection de l’environnement naturel.  Cette critique a influencé le Conseil métropolitain de Minneapolis St Paul  qui a demandé aux différentes municipalités d’opter pour une politique de densification au profit de l’immeuble collectif, de la mixité fonctionnelle (immeuble accueillant des logements, des bureaux et des commerces ou autres activités) et de la mixité sociale. 

2- Du Gender Gap à l’Educational Gap

Dès le début du 20ème siècle les villes ont majoritairement voté pour le parti démocrate et les suburbs  pour le parti républicain.  Cette répartition s’est affirmée dans les années 1920 quand le recensement a indiqué que la nation américaine était désormais urbaine.  Les emplois et les emplois industriels étaient alors situés dans les villes.  Le parti démocrate de l’époque portait peu d’attention aux suburbs dont le chiffre de population était inférieur à celui des villes. 

Mais dans la décennie 1990, il a changé de point de vue lorsque le recensement a déclaré qu’elles représentaient  désormais la majorité de la population et que la société américaine était désormais suburbaine.  Le candidat du parti démocrate Bill Clinton s’est alors intéressé aux suburbs lors de ses deux campagnes présidentielles (Ghorra-Gobin, 1996).  Il s’est adressé aux femmes de classe moyenne habitant dans les banlieues et contraintes d’assumer le rôle de ‘chauffeur’ pour les activités extra-scolaires de leurs enfants.  Le slogan « soccer moms » (mères du football) lui a permis d’être réélu en 1996 avec 53% des votes des femmes, un chiffre nettement supérieur à celui des hommes situé à 43%.  Il fut alors question du gender gap pour expliquer la victoire du parti démocrate aux élections présidentielles (Caroll, 1999).   

En 2020 le message du parti démocrate a ciblé les populations suburbaines et plus particulièrement celles qui avaient voté pour Trump en 2016.  Joe Biden a ainsi remporté la majorité des votes suburbains (57%)  ce qui n’avait pas fait la candidate démocrate Hilary Clinton en 2016 (49%). Seules des études plus fines différenciant les figures urbaines, suburbaines et périurbaines et rassemblant des données au niveau municipal et non au niveau du comté pourront confirmer ou invalider la thèse de l’opposition frontale entre les villes et les banlieues ou les villes et le périurbain. 

Par ailleurs contrairement aux banlieues du 20ème siècle presqu’exclusivement habitées par des populations blanches,  les suburbs  du 21ème siècle se caractérisent par une certaine diversité sociale et ethnique : des ménages issus des minorités ethniques et raciales ont accédé au rêve américain.  Le message du  président-candidat Trump reprochant au candidat Biden de vouloir «abolir les banlieues et détruire le rêve américain » (abolish the suburbs and destroy suburban lifestyles dream) fut une erreur.  De nombreux comtés suburbains qui avaient voté pour Trump en 2016 ont voté pour Biden quatre ans plus tard, leurs populations ayant changé au profit de ménages multiculturels et de personnes diplômées.  C’est le vote des suburbs qui a permis au parti démocrate de gagner les États battleground du Midwest qu’il avait perdu en 2016  à l’exception du Minnesota et de l’Illinois.  

Pour les chercheurs comme le politiste du MIT Charles Stewart, la comparaison entre le vote démocrate et le vote républicain ne s’explique pas en raison de qualités intrinsèques à l’écosystème urbain, suburbain ou rural mais à leur niveau d’éducation.  Si la carte présentant le résultat des élections indique que les comtés urbains et suburbains ont majoritairement voté pour le candidat démocrate pendant que les comtés ruraux ont voté pour le candidat républicain, ils précisent aussitôt que les comtés ruraux correspondent aux territoires habités par des personnes non diplômées de l’université ou des grandes écoles.

Stewart, spécialiste des élections, parle de l’Educational Gap.  Pour lui les comtés urbains et suburbains se caractérisent par un pourcentage de personnes diplômées nettement supérieur à celui des comtés ruraux.  En d’autres termes le clivage se situe au niveau du  diplôme et des qualifications des classes créatives c’est-à-dire les individus insérés dans la mondialisation.  Ce point de vue est  nuancé par quelques observateurs qui déclarent  que le facteur diplôme sera exacerbé par la personnalité de Donald Trump et serait peut-être moins pertinent pour comprendre l’ensemble du vote républicain.     

 L’Educational Gap : l’enjeu des sociétés démocratiques et mondialisées

Cette analyse du résultat des élections présidentielles américaines de 2020 dans un contexte marqué par la pandémie et la crise sanitaire, peut étayer la thèse du diplôme suggéré par Goodhart pour expliquer la victoire du candidat démocrate face au président-candidat Trump.  Il s’avère difficile de s’en tenir à l’opposition binaire entre métropoles et territoires ruraux sans faire référence à l’Educational Gap.  Cette thèse n’est pas très éloignée de celle de François Dubet et de Marie Duru-Bellat qui explique le malaise social de la société en raison des inégalités scolaires.   

Contrairement à la doxa, les deux chercheurs pensent que l’élargissement du système éducatif comme un moyen de réduire les inégalités sociales n’est plus vraiment d’actualité.  Il ne s’agit pas de renier cette conviction en faveur d’une société de la connaissance mais de se demander si la massification de l’enseignement a tenu ses promesses de progrès de la démocratie.  Les sociétés contemporaines sont marquées par des inégalités engendrées par l’école et le diplôme qui en France va jusqu’à différencier celui des grandes écoles de celui des universités.  Le niveau d’éducation renforce certes le libéralisme culturel mais la « contrepartie de l’effet diplôme est que les moins éduqués adhèrent plus souvent que les autres aux valeurs antidémocratiques ».  En d’autres termes ils sont plus favorables aux gouvernements autoritaires et/ou relevant de l’idéologie populiste.

Interpréter le résultat des élections américaines conduit à s’inscrire dans le sillage de la thèse de Goodhart.  Aux Etats-Unis les électorats démocrates sont composés de diplômés alors que les électorats populistes sont des vaincus de la compétition scolaire.  L’écart éducationnel (educational gap) se présente ainsi comme un véritable défi pour les sociétés démocratiques où un diplôme reconnu permet de bénéficier des avantages de la mondialisation et de la globalisation.  Les 72 millions d’électeurs ayant voté pour Trump en 2020 risquent de détourner les Etats-Unis de l’orbite la mondialisation.  En 1984 le président-candidat Ronald Reagan avait été réélu pour un second mandat par 525 votes du collège électoral contre 13 pour son rival démocrate Walter Mondale.  Ce contraste entre le 20ème et le 21ème siècle est saisissant : l’éducation représenterait un enjeu mondial pour éviter le repli sur soi et penser l’interdépendance et la solidarité entre les nations.          

Cynthia Ghorra-Gobin


[i] . La ville de Minneapolis a fait la une des médias lors du décès de George Floyd suite à des violences policières le 25 Mai 2020.  L’annonce de ce décès a mobilisé le mouvement Black Lives Matter et s’est traduit par des manifestations (parfois violentes) dans de nombreuses villes du pays.

Références bibliographiques

Susan J. Carroll, « The Disempowerment of the Gender Gap: Soccer Moms and the 1996 elections », American Political Science Association, vol. 32 N°1, Mars 1999, pp.7-11.

François Dubet et Marie Duru-Bellat, L’école peut-elle sauver la démocratie ?, Seuil, 2020.  

Marie Duru-Bellat et François Dubet, « L’égalité scolaire, un enjeu de survie pour la démocratie », The Conservation, 4 décembre 2020

Richard Florida, Marie Patino et Rachael Dottle, « How Suburbs Swung the 2020 Election », City Lab https://www.bloomberg.com/graphics/2020-suburban-density-election/?cmpid=BBD112220_CITYLABMP&utm_medium=email&utm_source=newsletter&utm_term=201122&utm_campaign=citylabmostpop

Cynthia Ghorra-Gobin, «Election présidentielle : Bill Clinton et la société suburbaine », Le Monde, 30 octobre 1996, p.16.

Cynthia Ghorra-Gobin et Martine Azuelos, « Le Minnesota : Comprendre les enjeux nationaux au prisme des territoires »,IFRI, Potomac Papers N°39, septembre 2020 https://www.ifri.org/fr/publications/notes-de-lifri/potomac-papers/minnesota-comprendre-enjeux-nationaux-prisme-territoires

David Goodhart, Les deux clans: la nouvelle fracture mondiale, Les Arènes, 2019 (traduction française de The road to somewhere: the populist revolt and the future of politics, Londres, C.Hurst & Co, 2017).

Jacques Lévy, Sébastien Plantoni, Ana Povoas et Justine Richelle, « Les cartes électorales des Etats-Unis exposent deux mondes qui se font face », Le Monde, 8/9 novembre 2020, p.32.

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