1.Confinement versus dé-confinement

On aura posé les stylos, éteint les tablettes, fermé l’ordinateur. C’était le jour où le confinement fut décrété. Ensuite ? Certains auront réappris à lire, d’autres à cohabiter avec leurs enfants, avec leur chat. D’autres auront abusé de leur temps pour regarder des films. Ou pour télé-travailler parce que leur entreprise aura voulu « conserver la dynamique ». Ou parce qu’eux-mêmes n’auront pas su quoi faire de tous ces moments libres et donc vides. D’autres justement n’auront rien fait, se contentant de s’informer périodiquement, tandis que leurs voisins, à côté parfois, auront échangé par téléphone pendant des heures avec leurs amis soudain virtuellement retrouvés. En bref, chacun aura fait comme il aura pu ou comme il aura voulu, la règle collective étant que chacun reste chez soi. Pendant ce temps certains mettaient leur vie en danger pour que celle des autres continue…

Peut-on vraiment croire qu’au jour du dé-confinement, si tant est qu’il se passe en un jour, il suffira de demander à chacun de reprendre le stylo, d’allumer la tablette ou d’ouvrir l’ordinateur ? Peut-on croire que tout recommencera comme avant ?

2.Confinement, transition écologique et élections municipales

Nous vivons une drôle de période, déconcertante pour tout le monde, douloureuse pour beaucoup, dramatique pour certains. A un moment, dans quelques semaines, tout sera terminé. Peu à peu, la tristesse s’estompera, la vie reprendra. Au « temps du coronavirus », on aura appris à vivre et à penser autrement. Des situations inimaginables seront nées de la nécessité sanitaire.

Les villes étaient polluées, bruyantes, elles sont silencieuses et l’air y est pur comme jamais. Même les insectes sont de retour. La vie grouillait, les citadins se serraient les uns contre les autres dans des transports en commun bondés. Se rapprocher à moins d’un mètre est formellement déconseillé. Les parents voyaient leurs enfants entre deux portes. Ils doivent cohabiter toute la journée avec eux dans l’espaces clos du logement familial. On n’avait le temps à rien, on courait partout. Le temps s’écoule sans autre contrainte que le rythme familial, les vidéoconférences et quelques obligations sans importance que parfois l’on s’invente. Le moteur de la vie collective était l’économie et les finances. Apparaissent de nouveaux personnages essentiels : le personnel soignant, les services publics comme les éboueurs ou les policiers, le boulanger, l’épicier, le livreur…

Hier, tout le monde ou presque s’accordait sur la nécessité de la transition écologique. Sans bien savoir quelles conséquences elle aurait sur nos vies et nos choix. Des bouchons interminables s’étiraient à l’approche des villes. Ils sont à présent terminés et l’on est pour l’heure à l’arrêt chez soi. L’activité humaine est en sommeil et, conséquence immédiate et tangible, la pollution n’a jamais été si faible depuis longtemps. Diminuer la consommation semblait impossible, prospérité économique et emploi obligent. Les magasins sont partout fermés, sauf ceux qui proposent l’essentiel : se nourrir, se soigner.

Et si, de ce changement imposé de mode de vie, de ce que l’on aura appris, l’on tirait des enseignements. Va-t-on recommencer à vivre à cent à l’heure, à considérer l’achat comme le but ultime de notre présence sur terre ? Va-t-on de nouveau accepter que l’air de nos villes soit irrespirable et induise plus de morts peut-être que le coronavirus ? Sera-t-il possible de continuer à mesurer l’intérêt d’une production à l’aulne des dividendes qu’elle apporte ? Et limiter les moyens des hôpitaux car pas assez créateurs de richesse sonnante et trébuchante ?  Quelle leçon pour tout le monde et pour certains que cette crise ! La transition écologique devra se traduire dans les actes, globalement et localement, en un temps qui est maintenant compté. Serons-nous capables de tirer des enseignements de ce que l’on aura vécu, d’en faire émerger des choix puis des actions au service de ce qui est à présent une obligation ? N’est-ce pas le moment des remises en cause ? Les faits imposés ne sont-ils pas l’occasion de construire, de créer un autre mode de relations sociales, de relation au monde et à la planète ?

Ici, en France, les élections municipales viennent de se passer d’une manière inédite. Elles finiront bien par trouver une issue, dans deux mois, dans six mois…De nouveaux élus vont engager un mandat, dans des conditions elles-aussi inédites. N’est-ce pas l’occasion d’ouvrir des perspectives nouvelles ? De réinterroger le but de nos sociétés locales, ce qu’elles recherchent, les priorités qu’elles se donnent, les actions qu’elles doivent privilégier, là où elles doivent mettre leur énergie, la manière dont elles font vivre la démocratie ? L’échelle globale fait peur car nous avons le sentiment de n’y pas pouvoir grand’chose. Au moins ne soyons pas effrayés par ce qui nous concerne directement, là où l’on vit, là où l’on intervient. Rappelons-nous la situation après les deux guerres mondiales. N’a t’il pas fallu recommencer à vivre, remettre en place des relations sociales mises à mal par les conflits, redémarrer l’économie alors que beaucoup de jeunes étaient morts ?

Les leçons du coronavirus, les obligations écologiques, la situation politique locale nouvelle. Et si, tout à coup, les planètes se trouvaient alignées pour qu’un changement positif advienne ? Il ne viendra pas tout seul ? Il est en tout cas nécessaire. Et dans le territoire dans lequel on est, dans notre responsabilité, avec notre compétence, avec ceux avec qui l’on vit ou travaille, nous avons la possibilité de faire évoluer la situation. L’alignement des planètes crée, même si c’est dans la douleur, des conditions exceptionnelles. Nous ne parvenions pas à les mettre en place. Plutôt que de ne voir que la part sombre de la situation profitons des circonstances pour, au contraire, dégager une partie des nuages. Ensuite ? On verra bien mais déjà, ne ratons pas cette occasion.

3.Carpe diem

Aujourd’hui confinement. Demain ? Comme le dis la sagesse populaire, « demain sera un autre jour ». Pour l’heure j’apprends à vivre l’instant présent. Et c’est une découverte, après une vie professionnelle passée à anticiper ce qui allait venir plus tard, dans cinq ans, dans dix ans. Je suis urbaniste. Avoir la conscience que le monde urbain est en mouvement est une qualité. Même s’il ne s’agit pas de jouer les devins mais seulement de rendre, jusqu’à un certain point, possible l’accueil de ce qui adviendra. Pour ce faire, on ne réalisera pas un projet comme si la vie était figée pour toujours et laissera la possibilité qu’elle évolue. On ne considérera pas les déplacements en autos comme immuables mais préparera une évolution vertueuse. On ne démolira pas tout mais veillera à conserver ce qui peut l’être. Considérant que la vie et la ville ne s’achèvent pas après nous, on n’aura pas la vanité de vouloir tout terminer et en gardera pour les autres…Et on travaillera à la stratégie, aux choix, aux méthodes, aux actes pour que cela soit rendu possible. Bien d’autres exemples pourraient illustrer cette position professionnelle et peut-être philosophique, ce terme n’étant pas considéré comme un gros mot.

Mais elle montre également un état psychologique bizarre. Ne faut-il pas être dérangé pour toujours regarder le présent à l’aune de ce qui pourrait être après ? Il peut sans doute y avoir du bon, du positif dans ce drôle de trait de caractère, dans la profession que j’exerce par exemple. Mais il y a surtout une étrange et troublante appréciation de la réalité qui méritera que l’on y revienne.

« Vivre l’instant présent ». Ce peut être une véritable découverte. Imaginons quiconque a passé sa vie à espérer autre chose que ce qu’il avait, que ce qu’il était, à vouloir vivre ailleurs, accompagné d’autres que ceux avec qui il vivait. Le résultat ? Probablement une insatisfaction chronique, du fait de l’attente toujours d’un changement et de l’impossibilité à apprécier la vie présente. Dans ces conditions, le travail intérieur qu’il faut faire pour littéralement atterrir doit être considérable et probablement partagé par nombre d’entre nous, fut-ce à des degrés différents. Car prendre conscience du caractère précieux du réel et de notre propre présence sur terre n’est pas donné à tout le monde. Il faut aller le chercher. Et le trouver n’est pas sans effet sur le point de vue que l’on porte sur le monde et sur notre capacité à y agir. Comme une conséquence, la finitude de la vie devient ainsi tangible, évidente. Cette découverte, cette certitude nouvelle apprise risquerait-elle de créer de l’amertume ? Au contraire, elle apporte de la sève, de la valeur à ce qui reste de vivre. Comme une source à laquelle chaque jour s’abreuver.

Jean-Pierre Charbonneau

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