Je n’ai pas d’exigence particulière vis-à-vis des prochains élus qui administreront la commune où j’habite (250 habitants) et participeront à la vaste intercommunalité (115 communes) dont elle fait partie. J’ai d’autant moins d’exigences que ces nouveaux (ou anciens) élus, qu’ils soient novices ou aguerris, vont devoir expérimenter, dans tous les secteurs de leur activité, le décalage permanent entre le périmètre de leur élection et celui de l’action, autrement dit entre la démocratie représentative et la mise en oeuvre des politiques publiques. En premier lieu parce qu’ils vont de plus en plus déployer leur activité à l’échelle de la communauté de communes qui est le cadre désormais fermement établi et qui ne peut que se renforcer des capacités d’agir : budget, personnel, compétences. La campagne électorale n’a pas commencé, et je suis curieux de voir comment les candidats vont argumenter cette politique à deux étages. Certes, certains élus cumulards ont expérimenté depuis longtemps le jeu des échelles politiques, mais il s’agissait de postes inscrits dans des processus démocratiques (conseiller département, régional, député ou sénateur). Aujourd’hui, l’élection se joue dans les communes, et l’action dans les communautés. Il paraît donc difficile de concevoir un programme de mandature qui ne tienne pas compte de ce dédoublement, lequel va demander une particulière agilité à nos élus s’ils ne veulent pas n’être que les animateurs de conseils municipaux qui vont, de plus en plus, du moins à la campagne, ressembler à des conseils de quartier. En deuxième lieu parce que ces élus vont devoir dialoguer avec une diversité de groupes qui ne participent pas, du moins directement, au processus démocratique. J’en vois au moins trois.

Première catégorie : les présents non-électeurs. Même à la campagne, les personnes réellement présentes dans une commune coïncident de moins en moins avec celles qui y vivent et y votent. D’abord parce que les actifs de ma commune sont nombreux à aller travailler ailleurs ; même si les maires précédents ont développé une zone d’activité, le travail salarié est dispersé – aux chefs-lieux de cantons, dans les petites villes voisines, dans les établissements pour personnes âgées, voire à Toulouse, la grande ville distante d’une heure de voiture. Dans l’autre sens, même si le coin n’est pas très touristique, on voit de plus en plus de résidents intermittents : résidents secondaires, touristes, migrants alternants de longue distance qui peuvent passer (comme c’est mon cas) une semaine dans la commune et quinze jours ailleurs (parfois à Londres ou Amsterdam). Même dans cette petite commune de 250 habitants, le maire et le conseil ne savent plus très bien qui ils gouvernent alors que leurs électeurs ne composent qu’une part faiblement majoritaire des personnes réellement présentes. Certes, une part importante de ces résidents intermittents ne s’intéresse que de loin (voire de très loin) aux affaires de la commune, est-ce pour autant une raison de se passer de leur expression ?

Deuxième catégorie : les générations futures. La commune a toujours été gérée de façon patrimoniale. On trouve au conseil municipal les représentants des familles propriétaires du sol, qui débattent entre eux de son affectation. Nous savons tous désormais que les décisions d’usage que nous prenons aujourd’hui ne sont pas forcément les « bonnes solutions » pour la qualité de vie des générations futures. Chez nous, les sols sont majoritairement utilisés pour l’habitat et l’agriculture. Au nom des générations futures, il va falloir du courage et de la capacité de conviction au maire et à ses adjoints pour orienter les pratiques agricoles vers des modes durables – ils seront aidés par certains agriculteurs (y compris céréaliers) qui se convertissent à l’agriculture biologique. Il va être encore plus délicat de limiter les constructions isolées (au prétexte qu’elles jouxtent, par exemple, un bâtiment agricole en ruine), car il est tellement tentant de se faire bâtir une villa sur une crête avec vue sur la chaîne des Pyrénées. Et comment parvenir à limiter l’usage de la voiture individuelle (et plus encore des engins agricoles) dans un territoire qui, aujourd’hui, ne sait pas vivre sans gasoil ? Bien sûr, le maire n’est pas seul, mais a-t-il suffisamment d’appuis techniques, politiques, pour parler au nom des générations futures ?

Troisième catégorie : les « vivants non humains » (pour utiliser l’expression
de Bruno Latour). L’environnement naturel est un terrain de jeu et d’activité pour les agriculteurs, les chasseurs, les promeneurs. Nous continuons très largement à considérer le monde vivant comme fait d’amis (les animaux domestiques et les espèces cultivées ou jardinées) et d’adversaires ou de proies potentielles (les animaux « sauvages » et les espèces non cultivées). Les uns sont abattus selon les rites sanitaires en vigueur, les autres sont chassés, pêchés, cueillis, taillés, arrachés, etc. Le maire précédent, conscient de cette question, a fait planter des forêts communales variant judicieusement les essences. Nous savons qu’il va falloir aller plus loin et accepter que le monde vivant dans son ensemble soit notre environnement et que notre puissance nous donne des devoirs et des responsabilités plutôt qu’une carte blanche. Mais que pèsent, et pèseront, ces non-électeurs par rapport aux exigences (légitimes ?) des agriculteurs, pêcheurs, chasseurs, forestiers ou promeneurs ?
Voilà pourquoi je ne voudrais pas en rajouter. En revanche, je veux bien apporter mon aide à une équipe qui aura l’envie et le courage de saisir ces exigences. Mais exercer directement le pouvoir municipal ?

J’en serais bien incapable !

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