Laurent Davezies est économiste. Il a aussi fait des études d’architecture et d’urbanisme et un passage à Sciences Po (il précise qu’il est diplômé). Sa sensibilité aux questions urbaines n’en fait pas pour autant un gourou de l’urbain, mais un réaliste pour qui les villes sont le terrain par excellence des économistes territoriaux. Il a ses propres conceptions de l’urbanisme rationnel. Rassurons-nous, il n’en sera pas question dans ce portrait. Plus intéressant est ce que Davezies nous dit des relations entre territoires. Et ça, ça vaut le détour.

Laurent Davezies descend de la vallée d’Ossau. Ça ne vous dit rien, on s’en doute. C’est une vallée des Hautes Pyrénées où, paraît-il, on tuait les ours à main nue (ou au couteau nous précise-il). Des ours, il n’y en a plus beaucoup, ou alors quelques-uns, engagés en CDD par le Ministère de l’Écologie, avec la rude tâche de repeupler le parc national des Pyrénées, à la grande rage des éleveurs de moutons et à la joie secrète des chasseurs qui les voient parfois comme un bel objet de vengeance légitime. Enfin, la vallée d’Ossau est loin pour Davezies. Il y revient rarement, mais il y fait toujours référence. C’est même curieux que cet économiste du territoire, reconnu pour ses travaux novateurs qui nous donnent à lire autrement ce qu’il appelle « la circulation invisible des richesses » nous resserve régulièrement (dans les conversations privées peut-être) ses origines béarnaises et pyrénéennes. Est-ce l’actuelle coquetterie qui nous ferait tous nier notre habitus urbain ? Est-ce une fierté des origines qui se retrouve peut-être dans un rapport un peu furieux, il faut le dire, à la nature (c’est le seul économiste que je connaisse qui possède une camionnette dans laquelle il loge un bateau à moteur qui lui permet de pêcher lorsqu’il rencontre un lac) ? Ou bien, secrètement (il ne l’avouera jamais, cela le rapprocherait trop d’Elinor Ostrom( 1) ), n’est-il pas nostalgique du régime communautaire des vallées pyrénéennes, où les habitants se partageaient la gestion des estives sans volonté d’appropriation individuelle ? Toujours est-il que Laurent Davezies est devenu, au fil de ses travaux, le spécialiste des solidarités et de la redistribution entre les territoires. Il nous fait découvrir ce que l’Etat providence fait aux villes et aux campagnes. Et nous ne sommes pas au bout de nos surprises.

Les économistes, pour la plupart, n’aiment pas trop le territoire. C’est trop compliqué, on ne peut pas modéliser, ce n’est qu’une série d’accidents et de singularités. Mais c’est quand même important. On ne peut pas toujours raisonner sur des individus abstraits, rationnels et hors sol. Il existe des conditions matérielles, un environnement, qui expliquent la prospérité des uns et les difficultés des autres. Le territoire, c’est la réalité même. Les conditions de vie concrètes des gens. Il faut arrêter, dit Prud’homme, d’écrire des équations avec des lettres grecques qui représentent autant d’abstractions, il faut passer à l’analyse des faits, des chiffres, se colleter les statistiques, faire des leçons de choses. Davezies (on passe les étapes) se retrouve après Nanterre, à Créteil, où il se place sous l’égide de ce Rémy Prud’Homme, « enfant spirituel de Kuznets » et suit à Dauphine les cours de Bernard Roy qui met en évidence les différents degrés d’exposition d’une économie territoriale à la compétition internationale. Les années 1970 et 1980 ont vu éclore en France une école d’économie territoriale avec les travaux du GREMI et ceux de Prud’Homme, Philippe Aydalot et Robert Rochefort. Ces chercheurs n’avaient pas de théorie préconstruite, ils étaient fondamentalement empiristes : si l’on veut comprendre ce que l’économie fait au territoire, il faut compiler les données, mouliner les chiffres, accumuler, accumuler. On entasse, on triture et après on discute. Avec une approche assez basique : ça coûte combien, et ça rapporte quoi ? Il est certain que, de nos jours, une telle interrogation peut être considérée comme mérovingienne. Mais elle est féconde, bien que comptable. Chercher l’argent : qui produit de la richesse ? Qui la prélève ? Comment est-elle redistribuée ? À qui et à quel territoire ? Voici les interrogations que Davezies met à l’épreuve dans un premier travail portant sur le péage urbain (on est quand même à la fin des années 1970 et la question reste aujourd’hui pendante dans les grandes aires urbaines).

Dans sa thèse d’habilitation à diriger des recherches en 1993 Davezies énonce les points cardinaux de la recherche : 1/ l’argent ; 2/ les données ; 3/ les idées. Shame and Scandal in the Family. « La donnée précède l’idée ». Il se lance dans des compilations de bases de données qui coûtent vraiment cher au laboratoire (L’Œil !), à tel point que son mentor et ses collègues commencent à grommeler. Mais Davezies s’y tient : si l’on veut comprendre ce qui se passe dans les territoires, il faut des données. Et pour les obtenir, il faut les acheter. Pour les acheter, il faut de l’argent. Implacable raisonnement qui le conduit, avec son laboratoire, à accumuler des séries de données qui, peu à peu, vont leur conférer un monopole sur l’analyse économique territoriale et les finances publiques locales.

Malheur pour le pays, chance pour Davezies. Les transformations de l’économie bousculent les modèles économiques issus des Trente glorieuses. Les régions industrielles historiques en France s’enfoncent dans la désindustrialisation, le marasme, le chômage. L’économie territoriale est en crise. La discipline disparaît presque entièrement après un Hara-Kiri collectif des spécialistes. Davezies débarque sur ces brûlis. On repart alors sur la collecte de données territoriales. 

L’époque est héroïque. Ce n’est pas la ruée vers l’or de 1848, mais ça y ressemble : il faut aller dans les soutes de l’INSEE, des impôts, du ministère de l’Intérieur pour creuser les filons et rapporter les pépites. Ça coûte cher. Mais, peu à peu, l’investissement se révèle rentable. Dans sa thèse de 3ème cycle, Davezies montre que l’Île-de-France est la seule région contributrice à la solidarité nationale : elle concentre les revenus et les redistribue par différents canaux vers les autres régions. Et, chose curieuse, à mesure que les capacités productives des régions (mesurées à l‘aune du PIB) divergent, les revenus des habitants se rapprochent. Que se passe-t-il ? L’argent qui irrigue les territoires n’est que marginalement lié aux sommes explicitement ciblées vers les territoires. Ce qui finance le local, c’est surtout l’argent redistribué entre les personnes par les salaires, la sécurité sociale, les pensions de retraites, et la mobilité des actifs.

L’affaire monte à l’échelle européenne et mondiale. A l’OCDE, aussi bien qu’à la Commission européenne, chacun pense que les régions riches pillent les régions pauvres. Eh bien non, dit Davezies : même dans les États peu providentiels comme le Mexique, si l’on raisonne en valeur absolue et pas seulement en proportion, on observe que les régions pauvres sont gagnantes au jeu de la fiscalité, même si celle-ci est régressive. Problème : les politiques régionales européennes visent dans chaque pays, les régions pauvres. Paradoxe du raisonnement de Davezies : si on veut aider l’Alentejo, il vaut mieux soutenir Lisbonne, parce que les mécanismes de redistribution internes aux Etats sont plus puissants que ceux de l’Union Européenne. Évidemment, si l’Europe formait un seul État, la logique de redistribution territoriale serait plus claire, mais dans le dispositif à deux niveaux, les aides de l’Europe restent anecdotiques par rapport aux mécanismes invisibles internes aux Etats-Nations.

Tirant son fil, avec ses camarades de laboratoire, Prud’homme, Richard Darbera, et Marie-Paule Rousseau, Davezies fait d’autres découvertes. Si ce flux des riches vers les pauvres se constate, c’est bien parce qu’il y a une surproductivité des régions métropolitaines, qui génèrent plus de richesse que la moyenne. Proposition contestée par certains, mais qui, quelques années plus tard sera aux fondements de la « Nouvelle économie géographique ». Cette performance des métropoles ne leur confère pas d’ailleurs une position dominante, puisqu’au jeu des redistributions monétaires, elles sont perdantes dans un pays comme la France. C’est du moins ce que Davezies, torturant avec constance les bases de données de l’INSEE, de l’ASSEDIC ou des impôts, nous révèle, étude après étude.

Bien d’autres histoires pourraient être écrites sur Laurent Davezies : décentralisateur au Zaïre, citoyen d’honneur de l’Australie (on n’invente pas), et dans sa récente période (mais pas la dernière) hésitant : compte tenu des enjeux franciliens et nationaux, faut-il ou non un gouvernement intégré pour le Grand Paris ? Davezies hésite, Davezies ne sait pas, Davezies s’interroge. Nous n’en saurons pas plus, car nous-mêmes sommes plongés dans la plus profonde perplexité.

(1)  Elinor Ostrom, prix nobel d’économie, auteur de Governing the Commons, Indiana University Press, 1991.

Propos recueillis par Philippe Estèbe.

Extrait des dessins de Laurent Davezies, à retrouver dans le numéro 32

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