Monsieur Urbain se lâche

Les actes urbains ont un sens, pour le meilleur et pour le pire.

Pour illustrer ce propos, une anecdote qui, trente ans après, réveille toujours des souvenirs un peu douloureux mais explique bien ce qui est en jeu.

1989, dans le quartier des Minguettes à Vénissieux. Un des secteurs appelé « La Démocratie », comprend dix tours toutes identiques, toutes vides et murées depuis plusieurs années. La situation a une portée symbolique, ce quartier ayant acquis une certaine notoriété suite à des évènements violents. Elle signe aussi l’échec partiel de ce type d’habitat. Un musicien bien connu, Jean-Michel Jarre, intéressé par le caractère exceptionnel du contexte, propose de donner, à l’occasion du bicentenaire de la Révolution, un grand spectacle-concert d’ambition mondiale, à partir de l’évènement que devrait constituer la destruction des bâtiments.

J’étais à ce moment-là responsable du secteur pour le Grand Lyon. Quelles raisons m’ont poussé à combattre vigoureusement ce projet?

Un peu d’histoire. Dans les années 1980, les évènements survenus dans cet ensemble de logements sociaux, alors le plus grand de France, avaient conduit à la « Marche des Beurs », des jeunes du quartier engageant un périple à pied pour dénoncer les conditions de vie dans les grands ensembles. Il les conduira à Paris où ils rencontreront le Président de la République, François Mitterrand. Cet épisode donnera la visibilité que l’on connait aujourd’hui aux difficultés à vivre dans les banlieues, la visibilité mais pas les solutions, comme en témoigne le film « Les Misérables ».

En 1989, des améliorations multiples étaient en cours dans plusieurs secteurs des Minguettes. Elles portaient sur le logement, les transports ou par exemple l’école et se poursuivront jusqu’à maintenant. On mesure ainsi l’ampleur du travail à accomplir dans des grands ensembles qui pourtant auront été construits à l’origine en cinq à six ans seulement. Le secteur Démocratie était, quant à lui, abandonné depuis plusieurs années. L’organisme HLM propriétaire, les collectivités et l’Etat avaient en effet considéré sa rénovation impossible. Pourquoi ? Parce que le quartier comportait déjà plus de soixante tours et onze mille logements dont un grand nombre était vacant.

J’avoue que nous avons été naïfs et n’avons pas assez pris en compte qu’un tel problème dépassait largement tout ce à quoi nous avions été confrontés. Ne parvenant pas à trouver des solutions, nous avons donc pensé mobiliser largement des intelligences, des compétences et des moyens extérieurs. Nous savions en effet que le sujet préoccupait les professionnels de l’urbain mais pas seulement. Un concours international d’économie urbaine fut donc lancé, des thèmes comme l’éducation, la recherche ou la coopération avec les pays en développement étant évoqués, en cohérence avec la personnalité du quartier. Une centaine d’équipes firent acte de candidature, confirmant que la situation donnait envie de réfléchir et de s’impliquer. Sans compter que les dix bâtiments de quinze étages chacun, muets et murés, édifiés à quelques mètres les uns des autres, était plus que troublant pour des professionnels dont le but en général est d’apporter du bien-être. Vous habiteriez, vous, à quelques mètres de ces mausolées silencieux ?

1989. Les élections municipales approchent. Coup de théâtre : durant la campagne, la Ville de Vénissieux et son Maire de l’époque, André Gérin, décident d’éjecter les autres partenaires et de rester la seule organisatrice. Ce procédé était naturellement illégal. Mais la proximité des échéances électorales rendait difficile toute réaction institutionnelle rapide. Le but inavoué de ce « coup d’état » était bien sûr que Jean-Michel Jarre ait les mains libres pour créer son évènement de spectacle musical s’appuyant sur la démolition des tours. Autre but, avoué celui-là, que ce coup d’éclat hors normes soit un « coup de pub » pour les Minguettes, les faisant connaître du monde entier. Etait-il aussi question d’égo ? 

Le procédé qui consistait à confisquer un processus en cours était certes sidérant et renvoyait aux pratiques que l’on pouvait supposer courantes à l’époque stalinienne. En ressortaient déception et impression de gâchis. Comment les personnes intéressées par un sujet si difficile et si emblématique pourraient-elles prendre au sérieux une consultation dans laquelle les organisateurs eux-mêmes ne s’entendaient pas ? Il y avait également de la tristesse et de l’indignation. Comment ne pas penser aux gens qui avaient vécu là, aux enfants qui y avaient grandi et écrit une partie de leur histoire ? Certains d’ailleurs habitaient encore à proximité. Démolir les tours était un acte grave, qui devait respecter les vies passées et celles qui continuaient. Il se devait de répondre à la dignité de ce quartier populaire pas toujours facile, et n’en faire surtout pas un terrain d’expérimentation branchée. Il ne pouvait être un moment vide de sens où le spectaculaire primerait, faisant frissonner le bourgeois grâce à la représentation grandeur nature des black busters de l’époque, avec moult flammes, images de destruction, poussières et bruits.  De plus, démolir devait ouvrir sur des perspectives, ne pas être un bref feu d’artifice laissant les habitants seuls après une fête qui n’aurait pas été la leur. Même si on peut supposer que le musicien en aurait tiré un parti « créatif ». J’ai donc fait tout ce qui était en mon pouvoir pour lutter contre ce projet absurde et obscène.

Absurde parce qu’il ne résolvait rien, il faisait disparaître. De quoi demain serait-il fait ? Une fois la table rase réalisée, que deviendrait le lieu, le quartier, une fois les feux éteints, les caméras parties ?

Quelques années plus tard, les tours seront bien démolies. Mais de manière assez discrète et dans l’attente de la création de bâtiments de logements, plutôt bas cette fois et qui, aujourd’hui habités, forment un nouveau quartier.
Ce projet était obscène parce que donner en spectacle la démolition était faire bien peu de cas de la mémoire de ceux qui y avaient vécu et continuaient à vivre aux Minguettes. En faire un évènement de prestige était juste une communication de mauvais goût qui ne rendait en rien hommage à ce qui fut le lieu de vie, aimé malgré tout, parfois redouté, de plusieurs milliers de personnes. Ce n’était marque de respect ni pour les lieux ni pour les gens. Car les actes parlent eux-mêmes…de valeurs, de soin, d’attention, d’indignation parfois. Ils peuvent rendre hommage ou faire disparaître ? Par eux, que doit-on célébrer ?

Finalement, nous avons peut-être rendu service à ses initiateurs en empêchant que ce projet se réalise ! Les élections eurent lieu. L’Etat et les collectivités bloquèrent le projet et relancèrent mollement une consultation. Peu productive, la démolition sera finalement décidée. Quant au spectacle, il en est resté au stade de gesticulations un peu ridicules.

Qu’est-ce que j’ai appris ?

Que la création ne justifie pas tout. Son existence même ne la rend pas porteuse de vérité à priori. Elle peut et doit être discutée, ses propositions faire l’objet de critiques. Selon ce qu’elle raconte, elle peut être absurde, vivifiante ou invoquer bien d’autres qualificatifs.

J’ai appris que l’action urbaine porte en elle-même un sens. Le meilleur quand il se rapporte aux gens, aux lieux, aux situations, à l’histoire, à l’avenir, quand il défend des valeurs. Le pire dans un nombre de cas dont j’éviterai la tâche ingrate d’en faire la liste. Ce sens se discute aussi. Il est même un sujet important du débat public et doit être mis en question. Le pire arrive souvent quand cette étape justement n’a pas lieu.

J’ai appris que l’action urbaine n’était pas un long fleuve tranquille. Les sujets sont parfois d’une grande complexité et les solutions peu évidentes. Mais le jeu des acteurs aussi peut présenter une certaine violence. La naïveté n’y est alors pas bienvenue même si la défense de valeurs l’est.

Fut un temps, dans une métropole, nous défendions la même qualité dans le centre et dans les grands ensembles. A la même époque, un maire refusait d’implanter des bancs dans les rues, de peur que des SDF s’y installent.

Fut un temps, dans une ville, nous mobilisions de jeunes créateurs issus des écoles locales pour concevoir les projets. Ailleurs, la liste des concepteurs appelés ressemblait au « Who’s who » des professionnels en vogue.

Clairement, dans chaque cas, le sens n’est pas le même.

C’était certes à une époque particulière, dans des situations particulières. Il est probable qu’aujourd’hui les enjeux soient ailleurs, quand la dimension écologique apparaît à présent comme essentielle. Quand, dans bien des pays, une multitude de villes nouvelles sont créées*, dans des conditions qui ne sont pas, par certains côtés, sans rappeler la construction des Minguettes.

Cela nous abstient t’il de nous interroger chaque fois sur le sens de notre action, sur ce qu’elle apporte à la ville, à ses habitants et au monde ? Pas sûr…

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*Dans le cauchemar urbain des villes idéales », Grégoire Allix, Le Monde du 13 décembre 2019.

Jean-Pierre Charbonneau

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