Aller faire pipi en pleine nuit dans un bidonville sans lumière, dans la seule toilette bancale existant, qui ne ferme pas, sert à des dizaines de familles et qu’il faut vider à la main : telle est la situation courante à laquelle sont confrontés les habitants d’un des bidonvilles de Nairobi, Madoya, sorte de village-communauté. Il faut imaginer ce que cela peut représenter pour les jeunes filles. Alors, une association d’amis, quelques femmes et une majorité d’hommes d’une trentaine d’années, anciens joueurs de football tous nés ici et qui continuent d’y vivre, ont construit de leurs mains d’autres toilettes que, fièrement, ils font visiter.

Les rues sont en terre battue. Il y coule, quand le temps est sec, des ruisseaux d’une eau grise et malodorante. Plusieurs fois par jour, y passent des groupes d’écoliers dans leurs uniformes impeccables et qui se rendent à l’école. Il leur est difficile de réviser leurs leçons le soir, quand la lumière donnée par les ampoules est chiche, qu’ils vivent à quatre, six ou plus dans une cabane en tôle ondulée de moins de dix mètres carrés, sans fenêtres. Le même groupe de jeunes gens a donc mis en place des heures de soutien scolaire, qu’ils assurent en partie eux-mêmes.

Il fallait un lieu pour cela. Aidés financièrement par une ONG, ils ont construit un local vaste, équipé de fauteuils en plastique bleu et de tables en bois. Les enfants trouvent là non seulement une aide pour les devoirs mais aussi un endroit où ils ont de l’espace et dans lequel de multiples activités sont organisées pour eux. Du coup, leurs dessins décorent la tôle ondulée des murs intérieurs.

A l’extérieur, ce qui fait office de rues pourrait être immonde. Mais les jeunes gens ont imaginé un système astucieux de collecte des déchets. Pour quelques centimes seulement (les habitants sont très pauvres), ils récupèrent, trient et en nourrissent des cochons qu’ils élèvent dans un bâtiment construit par eux. Pour les fêtes de fin d’année, les cochons sont vendus, ce qui génère un petit pécule pour la communauté. Quelques poules et des plantations de légumes complètent cette drôle de ferme urbaine.

On vit nombreux dans une seule pièce, les séparations sont des tissus, les lits sont superposés. L’espace est utilisé au mieux mais la vaisselle, la lessive se font dehors, entre les habitations, dans des cuvettes en plastique. Il n’y a pas de tout à l’égout, pas d’eau courante ni de robinet auquel s’alimenter. Les familles se fournissent donc par bidons de 20 litres d’une eau d’une pureté douteuse (car on commerce aussi à Madoya).

Victor, Steve et les autres espèrent que l’assainissement arrivera un jour. Ils montrent le lieu par lequel les réseaux devraient passer, sans bien savoir quelle pourrait en être l’échéance. Les communautés n’ont guère confiance en les institutions, les considérant à tort ou à raison comme corrompues.  Celles-ci à l’inverse craignent les habitants des bidonvilles. Dans ces conditions, le dialogue est difficile et les projets éventuels restent assez flous. Règne pourtant un certain optimisme et une réelle volonté que les choses s’améliorent.

Les ONG sont très présentes et participent à divers niveaux à améliorer la vie locale : l’éducation, l’équipement, la vie culturelle…Elles ne se connaissent pas toujours entre elles, ni ne se coordonnent. Or, compte-tenu des conditions urbaines, sociales ou sanitaires, il est essentiel que les moyens aillent au bon endroit au bon moment si l’on veut des résultats à la hauteur de problèmes souvent énormes. Pour rappel, près de 60% des habitants de Nairobi vivent dans des « slums » qui couvrent moins de 6% du territoire. C’est dans cette ville aussi que se situe l’une des plus grandes décharges à ciel ouvert d’Afrique, Dandora, dans laquelle des humains et notamment des enfants trient, ramassent, transportent dans des conditions sanitaires épouvantables.

Il est difficile de tirer de cela des conclusions. On peut rappeler que l’électricité est régulièrement coupée dans la capitale du Kenya sans que cela ne génère l’indignation que l’on voit dans notre pays dès lors que des ménages sont privés d’électricité quelques heures du fait d’un orage violent. A l’inverse, tandis que le sujet des plastiques est d’une actualité brûlante dans les pays occidentaux, le Kenya a tout simplement interdit les sacs plastiques.  Mais une des leçons que Madoya donne est le caractère concret, vivant de la situation. Nous ne sommes pas dans l’abstraction mais dans la vie réelle avec la nécessité de trouver des solutions, de s’attacher aux fondamentaux et d’agir en inventant si nécessaire. On pourrait épiloguer sur la pauvreté, la santé, l’environnement, on peut aussi mesurer l’inventivité, la volonté et l’humanité, belle leçon d’engagement au service de sa communauté.

Que pouvons-nous apporter ? Déjà il s’agit d’être modeste et à l’écoute d’acteurs qui connaissent bien mieux le terrain et leurs attentes que nous, y compris dans leurs contradictions. Quelques pistes pourtant.

Aider à la construction d’une sorte de projet de quartier élaboré avec et par les habitants et qui déterminerait les priorités de lieux à investir, d’actions à conduire : l’assainissement, l’adduction d’eau, l’arrivée de l’électricité, la création de vraie rues, la plantation d’arbres… A quelques encablures, un bidonville a commencé une telle évolution tandis que dans un autre, des logements se construisent peu à peu, créés en fonction des désirs de leurs occupants. On pourrait aider à la formalisation et à la lisibilité de ce projet, l’utiliser pour que le dialogue se renoue entre les acteurs et notamment avec les institutions, pour que les intervenants, habitants, ONG, administrations, fournisseurs de réseaux et bien d’autres se coordonnent, s’investissent au service du quartier. Est-ce bien différent de ce qui se passe sous nos latitudes…

 

Jean-Pierre Charbonneau

Photographie © Bidonville Nairobi 1, 2 et 3 /Jean-Pierre Charbonneau

 

 

Article paru dans Tous urbains n°23, septembre 2018

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