L’expression «droit à la ville» a connu la perte de la rue comme lieu de rencontre, une première fortune, en 1968, lors de la publication de l’ouvrage de ce nom par Henri Lefebvre. Il valut alors comme une déclaration de guerre à la pensée urbanistique de cette époque, celle des Congrès internationaux d’architecture moderne (les Ciam, qui se réunirent de 1928 à 1958) et dont l’objectif était de fournir aux dirigeants politiques d’alors un moyen de combattre les « méfaits de la ville », comme on appelait, depuis le XIXe siècle, l’entasse- ment, l’insalubrité, l’immoralité et la propension à l’émeute. Autant de maux générés par l’attraction que la ville exerçait sur les habitants des campagnes à l’ère de l’industrialisation massive.

Contre ces méfaits, l’urbanisme fonctionnel fournissait pour solution la séparation des lieux de travail, de commerce, de loisir et d’habitation. Le transport constituait une fonction parmi d’autres, subordonnée aux autres puisqu’elle n’avait pas d’autre rôle que de conduire de l’une à l’autre des autres fonctions en réduisant le temps passé en dehors de chacune de celles-ci pour les habitants des villes. C’était même cette subordination des lieux de mouvements aux autres fonctions qui constituait le cœur de la critique portée par Henri Lefebvre à l’urbanisme officiel : de la place comme lieu de réunion, de tout ce qui avait fait de la ville le lieu de l’histoire par le moyen de rassemblement du peuple qu’elle constituait contre ceux qui l’oppressaient. Il en fit d’ailleurs l’éloge en racontant comment, lors de la Commune de Paris de 1871, ladite ville était devenue une fête réunissant ses habitants qui en faisaient le lieu de leur destin contre les faux habitants, ceux qui s’étaient réfugiés à Versailles.

Soit donc une formule que l’on pourrait dire nostalgique d’une époque révolue, celle où le mouvement du village à la ville pouvait porter à croire qu’il y allait avec celle-ci de l’émergence d’un ordre alternatif à l’ordre ancien, de l’apparition d’un peuple s’installant dans un espace propice à son épanouissement collectif, comme l’avaient rêvé tant de penseurs utopistes au XIXe siècle. Et l’on peut difficilement dire que la classe ouvrière fit grand investissement sur la question de l’urbain en 1968 et dans la décennie qui suivit. La globalisation changeait la donne, faisant de la ville non plus seulement un principe de regroupement mais le lieu de départ et d’arrivée d’une multiplicité de mouvements. À celui du village à la ville (devenu celui des migrants venus de pays lointains), venaient s’ajouter le mouvement inverse de la ville au village (la dite périurbanisation) et celui de la ville à la ville (empruntée par la classe dite créative). Que peut signifier le droit à la ville quand la ville se défait sous la poussée de mouvements portés chacun par leur propre logique ?

La formule connut pourtant une seconde fortune à partir des années 1990, portée, cette fois, par les urbanistes et les responsables politiques. Cela dans tous les pays d’Europe du Nord comme en France : urban renewal au Royaume-Uni, la politique dite des grandes villes en Hollande, la politique de la ville en France. Tout à coup, la ville n’était plus un problème mais une solution. On proclama à travers le droit à la ville l’exigence de mixité pour faire face aux séparations apparues dans l’espace à la faveur de ces mouvements et aux malaises qui pouvaient en résulter : émeutes dans les banlieues, revendications de services publics dans les petits villages qui se repeuplaient, dénonciation d’une gentrification qui captait la ville-centre au bénéfice de la classe créative. Est-ce que l’exigence de mixité au nom du droit à la ville entraîna une modification substantielle des grandes tendances affectant l’espace urbain? Toutes les études montrent qu’il y va plutôt d’un aménagement à la marge que d’une modification des effets de fond de ceux-ci.

Tout à coup, la ville n’était plus un problème mais une solution. On proclama à travers le  droit à la ville l’exigence de mixité.

Plutôt que faire de cet échec de la mixité stricto sensu la preuve d’une mauvaise volonté des élus soutenus par des urbanistes corrompus, mieux vaudrait sans doute considérer qu’il y va, dans le recours à cette formule, d’une tentative pour l’État de se cramponner à son savoir- faire, celui de la gestion des lieux, plutôt que s’engager dans la régulation des flux que requiert cette évolution de l’urbanisation de la société. Car le problème paraît bien là, maintenant : comment accorder ces mouvements divers, parfois contraires, parfois complémentaires, de façon à éviter qu’ils n’entraînent des fractures sociales ? Accorder les mouvements : cela signifie faire en sorte que chacun puisse se développer sans inhiber ou exagérer les autres, qu’ils puissent en conséquence se connecter.

Un exemple suffira pour illustrer les méfaits de ces mouvements lorsqu’ils sont mal accordés: celui de la ville de Marseille. Le plus frappant y est, si l’on peut dire, l’immobilisation, la stagnation de la population venue des pays lointains dans les quartiers du vieux centre (1er, 2e et 3e arrondissements) ainsi que dans les quartiers nord. Mais ce qui s’ensuit est tout aussi problématique : d’abord, une difficulté persistante de cette ville à attirer la classe créative et à y développer une économie à la mesure de sa population ; ensuite, une évasion croissante des classes moyennes dans un périurbain de plus en plus profond alors que processus tend à se réduire dans les autres métropoles. Les heurs et malheurs de la plupart des métropoles pourraient se décrire ainsi : à raison de l’accord que l’on établit ou non entre les mouvements qui les affectent et non pas en proclamant pieusement le droit à la ville pour tous.

 

Jacques Donzelot

 

Photographie © Nice marché de la place du Général de Gaule / Stéphane Cordobes

Article paru dans Tous urbains n°16, janvier 2017

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