Lutte des places* et chef coutumier

Se faire traiter de pute n’est pas agréable, recevoir un seau d’eau sur la tête non plus. C’est pourtant ce qui est devenu, depuis quelques temps, le lot quotidien de la rue dans laquelle j’habite depuis 15 ans.

A l’origine une rue normale, avec des voitures en circulation ou stationnées le long de trottoirs indigents. Quelques années plus tard, sous l’impulsion de riverains organisés en une association, « Arrgg », elle devient piétonne avec l’appui de la Mairie d’arrondissement, sans travaux lourds et coûteux, juste des extrémités fermées et peu à peu des plantations. Embellie, animée, elle accueille à présent passants, enfants se rendant à l’école, résidents, coiffeurs africains qui, aux beaux jours, s’installent devant leur magasin. 

Mais la vie urbaine est plus compliquée que cela. Durant un an, des SDF ont pris place sous le porche, à l’entrée, sur des matelas crasseux. Quelques mois plus tard, des migrants en ont fait leur lieu de vie improbable, y dormant à plus de vingt dans des conditions exécrables. Il y eut ensuite le SDF violent qui agressait femmes et enfants. Chaque fois nous avons cherché, avec d’autres, à résoudre cette équation insoluble : « comment conserver une ambiance correcte tout en répondant humainement à une situation difficile et qui nous dépasse ».

Nous en arrivons aux invectives et aux seaux d’eau.

Depuis plusieurs mois, le quartier est devenu un lieu de rencontre d’africains qui s’y retrouvent pour boire un verre, discuter : enfin faire ce qu’ils ont à faire en ville. Le porche en est un des « spots » qui sert de lieu de palabres. De pissotière aussi. De plus, dans cette rue très étroite, le niveau sonore est élevé, normal pour des jeunes qui discutent, insupportable pour ceux qui habitent ou travaillent aux premiers étages. Une ambiance délétère s’est alors peu à peu installée entre certains habitants exprimant fortement leur agacement et les « discuteurs ». D’autant que des bagarres répétées génèrent, la nuit, hurlements et sirènes de police qui vont avec.

Suite à un épisode particulièrement violent, il m’a semblé que les limites étaient atteintes : rien de positif ne pouvait advenir. Les gens, chacun dans leur droit dans l’espace public, ne se parlaient plus et la police elle-même ne pouvait rien. Les habitants et les utilisateurs d’une rue constituent une microsociété. Il ne va pas de soi que l’ambiance y soit acceptable. Je suis président de Arrgg et ai donc le contact avec les différents groupes. J’ai donc proposé que l’on se donne tous rendez-vous le lendemain soir, avec cette conviction, acquise durant une longue carrière d’urbaniste, qu’il faut que les gens se parlent.

Le lendemain, à 19h, la partie « résidents et commerçants » était là. La partie jeunes africains, dispersée, allait-elle venir ? Il a fallu aller en chercher quelques-uns puis d’autres sont venus. J’ai rappelé que le but était de dire ce que l’on avait sur le cœur mais aussi d’écouter les autres et, tous étant concernés, de trouver des solutions ensemble. La discussion a été vive, y compris entre ceux qui s’étaient envoyé des noms d’oiseaux. Peu à peu le ton s’est adouci, les paroles se sont apaisées. A la fin, j’ai proposé plusieurs conclusions ressortant des échanges et qui ont été acceptées par tous.

La première était que l’on devait se parler avec respect. Les excès verbaux sont en effet souvent venus du sentiment d’un manque de considération. La deuxième prenait acte que nous étions tous utilisateurs de la rue, résidents ou non, et donc responsables de son ambiance. Chacun devait donc agir afin d’en garantir la qualité, en être un défenseur au sens civique du terme. Bien des propos furent tenus et tout n’est pas réglé. Ce n’est qu’un épisode dans la vie d’une rue et d’une société urbaine. Mais un armistice a été signé dans la lutte des places, un terrain de discussion a été constitué qui devra être réactivé régulièrement. Un premier rendez-vous a été donné après les vacances pour un pot commun.

En partant, un résident m’a dit : « Te voilà maintenant chef coutumier de la rue…»

Jean-Pierre Charbonneau

Paris le 5 juillet 2019

*Voir l’ouvrage de Michel Lussault : « De la lutte des classes à la lutte des places », Grasset 2009.