La rue, le trop plein

Avez-vous déjà essayé de faire entrer deux litres d’eau dans une bouteille d’un litre ? C’est pourtant l’exercice auquel on est confronté chaque fois que l’on travaille sur l’espace public.

Il faut que les bus puissent passer (6,50m) et que les voitures se croisent (6m). Que les trottoirs soient confortables (2 fois 1,40m minimum et 1,40m, ce n’est pas large…) et que les voitures puissent stationner (4m pour 2 files). Les arbres, obligatoires pour verdir la ville et rafraichir l’air, iront dans la file de stationnement. Il faudra juste les protéger des parechocs. On en est déjà à 19,5m. Mais il y a aussi les vélos : 3m. Or beaucoup de rues font 15m ou moins. Alors comment fait-on ?

On va mettre les bus avec les voitures.

Insupportable ! Les bus doivent avoir des voies protégées pour, en ville, être plus rapides que les voitures. Sinon comment voulez-vous qu’ils soient attractifs ? Il leur faut des sites « propres » (nettoyés de quoi ?). En plus, les automobilistes ne supportent pas d’attendre derrière un bus à l’arrêt pendant que les clients montent et achètent leur billet au chauffeur. Mauvaise idée donc.

Alors on va retirer le stationnement.

Vous n’y pensez pas ! Comment je vais faire marcher ma boulangerie si on ne peut pas se garer devant ma vitrine? Vous voulez tuer le commerce ! Et moi qui suis un voisin, j’ai l’habitude de mettre ma voiture devant mon portail. Car je tiens à la voir de ma fenêtre, surtout que les rues ne sont plus sûres. Il est hors de question de m’obliger à aller dans un parking, payant en plus, pour enrichir qui ? On est en République quand même…Quant à moi, mon père est âgé et ne peut pas marcher longtemps. Vous verrez quand vous serez âgé. Pensez aux personnes handicapées et ayez un peu de cœur quand même !

Bon d’accord. Alors on va retirer les vélos et les mettre avec les bus.

Il n’en est pas question. Comment pouvez-vous dire cela, en 2019, alors que la pollution et le réchauffement nous affectent partout. Vous avez déjà pédalé derrière un pot d’échappement, vous vous êtes déjà fait frôler par un bus ? Le vélo est efficace, bon pour l’environnement et bon pour la santé. Il faut que vous changiez de logiciel ! On n’est plus dans les années 70 !

Bon alors on va enlever les voitures.

Vous rigolez ? On en a marre des idéologues de la marche ou du vélo, des bobos, des techniciens incompétents et des élus corrompus. La voiture est le meilleur ami de l’homme ! Et en plus c’est ma voiture.

Bon, c’est votre point de vue. Mais moi qui suis plus mesuré, je vous rappelle que je dois me rendre à mon travail en voiture, que je n’ai pas les moyens d’habiter en centre-ville et que mes enfants sont scolarisés à quelques kilomètres de notre maison.  Or il n’y a pas de bus, la distance est trop longue pour qu’ils y aillent à pied et il est hors de question qu’ils s’y rendent en vélo. Ils sont trop jeunes et c’est trop dangereux.
Bon alors soit on pousse les murs, soit on ne fait rien.

Tout le monde a raison ou presque. En tout cas, chacun a ses raisons. Elles ne sont d’ailleurs pas les mêmes selon que l’on est en voiture ou à pied, un jour de semaine en route pour le travail ou le week-end dans un moment de détente. Par l’espace public, une ville peut en théorie améliorer un quartier et ses usages grâce à des trottoirs élargis et sécurisés, des arrêts de bus accessibles, des aires de livraison, du stationnement pour l’activité commerciale, des passages piétons visibles et confortables, la plantation d’arbres parce que c’est joli, évoque la nature et produit de la fraîcheur…

Attention ! Vous allez encore oublier la biodiversité !

En réalité, pour un professionnel qui souhaite, à partir d’une idée de l’intérêt général, améliorer un site existant, faire émerger le projet se révèle être un parcours du combattant. Il faut en effet affronter des intérêts individuels le plus souvent contradictoires, ce qui n’est pas sans créer des situations d’une certaine violence. Il ne s’agit pas là d’incivilités mais bien du ton que prend l’expression parfois crûe des différents points de vue et des conflits. De plus, l’influence que les divers groupes de pression exerce est parfois brutale. Telle association, du fait de l’audience qu’elle possède à un moment, orientera au maximum les choix de priorités vers sa propre pratique, faisant peu de cas des autres usages et usagers. Or, la préoccupation publique doit, dans le contexte limité d’un espace, être d’accorder une place correcte à chacun en fonction de celles qui est allouée aux autres. Si l’on écoute seulement ceux qui s’expriment fortement, quand on a, selon leurs propres critères, implanté les voitures, les bus et les vélos, il ne reste que quelques centimètres pour les piétons. Voir rien du tout. Or la ville et ses rues se vivent aussi à pied. Mais la marche est tellement basique qu’il n’est pas rare qu’on l’oublie. D’autant qu’elle est peu défendue ou promue par un lobby.

A une époque, travailler sur le sujet des rues impliquait une lutte pour dépasser le critère premier et exclusif qui était l’automobile. Il continue sournoisement à être présent dans bien des petites ou grandes villes, en France comme ailleurs, tout ce qui touche à la voiture en route ou stationnée étant de l’ordre du combat. Puis les transports en commun se sont imposés à partir des années 2000. Mais souvent l’on n’a pas osé, pour leur trouver de la place, reprendre de l’espace à la voiture. Il fut alors hors de question de contraindre la sacro-sainte vitesse commerciale des bus. C’était là un crime de lèse-majesté, des propos d’empêcheur de circuler en site propre. Depuis quelques années, les vélos imposent peu à peu leur présence dans le paysage de la rue, bousculant les rapports de force établis. La transformation de chaque site continue donc à faire l’objet de négociation. Alors routine de la concertation ou comédie humaine ?

Si l’on considère les enjeux écologiques actuels et que l’on souhaite vraiment s’attaquer à leurs impacts locaux, alors ces débats prennent toute leur importance. Loin d’être de vaines disputes, ils sont la condition pour qu’une véritable évolution existe et s’inscrive concrètement dans les espaces des villes. De plus, participant à la discussion, la conscience des débatteurs sera plus forte de ce qui est en jeu et du rôle qu’ils peuvent y jouer.

Paris le 19 août 2019

Jean-Pierre Charbonneau