Fredric Bell est un architecte new-yorkais. Ancien directeur du Centre d’architecture de New York puis de la Direction des travaux publics de la ville de New-York, il est depuis professeur d’urban design à l’Université Columbia. Il construit patiemment depuis plus de trente ans l’idée d’une architecture d’intérêt général dans un pays qui a fondé son identité sur l’initiative privée.

A la Direction des travaux publics de la ville, j’étais payé pour me taire, à l’Université de Columbia, je suis payé pour parler ; cela me correspond beaucoup mieux. 

J’enseigne auprès d’architectes, d’ingénieurs et d’urbanistes et nous menons des projets de recherche en collaboration avec des agences publiques. La plupart de mes étudiants ne sont pas américains ; ils viennent d’Asie, de Chine et d’Inde essentiellement. Contrairement à d’autres étudiants étrangers partis dès les premières alertes de la crise sanitaire, les étudiants asiatiques sont en grande majorité restés de peur, s’ils partaient, de ne pas pouvoir revenir sur le territoire américain. Les horaires des cours ont été adaptés afin que les étudiants restés et ceux rentrés chez eux puissent suivre les cours malgré le décalage horaire. Tout au long de son mandat l’administration Trump s’est activée à durcir les règles relatives à l’immigration. Il était déjà difficile avant de venir, depuis Trump c’est quasiment mission impossible d’obtenir un visa même pour étudier, tant les conditions requises sont dissuasives.

En bon démocrate new-yorkais, race à part s’il en est, je n’ai que peu d’égard pour Donald Trump. Ses pseudos-réussites, qu’il martèle de meeting en meeting comme pour s’en convaincre lui-même, sonnent comme les élucubrations d’un charlatan de saloon, alors que les cassures qu’il a creusées sont, elles, bien visibles et peuvent se mesurer à tous les niveaux de la société américaine. Il a relativisé la vérité jusqu’à l’insupportable, convaincu sans doute qu’un mensonge martelé inlassablement avec conviction devient une vérité. 

Le monde d’après aux Etats-Unis, c’est donc et surtout le monde d’après Trump. Il s’agit de reconstruire le pays après cet ouragan politique de quatre ans dont nous observons aujourd’hui les ravages avec consternation. Paradoxalement, c’est la pandémie qui l’a défait. Comme un piège incidemment tendu par l’adversité et dans lequel il s’est vautré. Incapable d’organiser la gestion sanitaire, ignorant l’empathie, lui préférant le déni. Au moment où a lieu cet échange, alors que le monde voit peut-être le bout du tunnel, les Etats-Unis se débattent avec le mal en cumulant les records mondiaux morbides d’infections et de décès. 

Avant la pandémie, New-York à l’instar d’autres villes-mondes s’était déjà engagé dans une forme de transition environnementale et la pandémie va accélérer cette dynamique de renaturation que l’on peut observer à Paris et qui repose sur la réduction drastique de l’espace dédié à la voiture individuelle, par ailleurs constitutive de l’identité américaine. Comme dans toutes les métropoles, la baisse du trafic automobile liée au confinement a laissé entrevoir un horizon différent, une opportunité de réappropriation de l’espace public par les habitants. A New-York et plus généralement dans la ville américaine, la relation à l’espace public est différente de celle des villes européennes. Elle est plus, comment dire, furtive. Les rues de New-York sont comme des profonds canyons dans lesquels ruisselle un flot agité et permanent de passants pressés. Dans l’espace public new-yorkais le passant est en mouvement perpétuel, rapide, frénétique. Les terrasses de bistrot y sont rarement sur les trottoirs. On leur préfère les roof-tops desquels on peut observer le tumulte, en prenant de la hauteur. Prendre de la hauteur, c’est très new-yorkais. Mais New-York, même New-York, s’est figée. Ses rues vidées, ses bars fermés. Des expériences çà et là de survie sociale ont vu le jour, une terrasse laissée dehors sur Greenpoint à Brooklyn afin de permettre un peu d’interaction sociale…La pandémie va peut-être changer à New-York ce rapport très fonctionnel à l’espace public. 

La High-Line, cette ancienne voie ferrée aérienne du Far West Side transformée en parc linéaire (inspirée de la promenade du viaduc Daumesnil à Paris) par les architectes Diller, Scofidio et Renfro en 2009, était encore récemment à sens-unique. On ne pouvait plus l’atteindre et la quitter comme on veut, il fallait suivre les itinéraires fléchés ce qui diminuait son rôle de connecteur urbain et la transformait en attraction pour touriste absent. Il y a moins de place pour la spontanéité, on ne peut plus se pointer comme ça dans un musée ou un restaurant, il faut réserver. De même que le masque, le « time ticket » s’est installé dans nos pratiques sociales et culturelles. 

Le confinement dans les appartements minuscules, avec parfois une unique fenêtre donnant sur un mur en brique voisin à portée de main, pousse vers le dehors. En bas, les commerces qui filtrent les clients provoquent des files d’attente sur les trottoirs, inconnues jusque-là. Le New-yorkais redécouvre la rue en y faisant le pied de grue dans de longues files en pointillés. Les trottoirs devant les magasins deviennent les nouveaux lieux de rencontre. C’est là à présent qu’on parle du passé ou qu’on rêve du monde d’après, d’après Trump bien sûr. Quelques bancs, tables et chaises ont fait leur apparition. Ce mobilier urbain, d’un nouveau genre celui-ci car réellement mobile, colonise certaines rues ainsi que les parcs comme autant d’invitations à l’appropriation de l’espace public. Alors on en a profité. Quelques rues ont été fermées à la circulation automobile et immédiatement occupées par des habitants, trop heureux de cet élargissement inattendu de leur espace domestique dont ils avaient pu en y étant confinés mesurer pleinement l’exiguïté. La plupart des logements de la ville n’ont souvent ni jardin, ni terrasse, ni même un balcon.   


L’activation de l’espace public de proximité a considérablement renforcé les relations de voisinage à l’échelle de l’immeuble, de l’îlot et du quartier. C’est une tendance que l’on peut observer plus globalement en ville depuis la pandémie. Confinés, les habitants des villes ont redécouvert leur voisinage, le plus souvent pour le meilleur. On peut espérer que cette intensification des rapports sociaux initiés à la faveur de la pandémie puisse perdurer et rompre ainsi l’isolement inhérent à la multitude des grandes métropoles. 

Ce nouvel intérêt pour l’espace public a rendu d’autant plus criant son obsolescence, la pauvreté de ses aménagements, sa soumission à l’automobile. Des initiatives populaires se font jour pour demander l’élargissement des trottoirs, la création de pistes cyclables et de voies piétonnes. Si les rues deviennent des lieux de voisinage et d’expression de nouvelles relations sociales, les parcs voient également leur usage se transformer par la pandémie. Auparavant plutôt fréquentés par les joggers et pour les activités de loisirs, les parcs deviennent les nouveaux lieux de rencontre à la mode. On y organise diverses réunions familiales, des séminaires, des répétitions de théâtre, des concerts et toute sorte d’activités au grand air qui étaient jusqu’ici encloisonnées dans les blocs et les gratte-ciels. Depuis les parcs, on voit ces gigantesques bâtiments vides, éteints, comme un cimetière d’éléphants, vestiges de temps passés, bons à être transformés. 


Résignée à l’idée qu’il faudra apprendre à vivre avec le virus, New York se prend à imaginer les espaces du nouveau monde. Un mélange de virtuel et d’occupation très physique de l’espace. La distance sociale pourrait aussi aboutir à donner un peu plus d’espace à chacun dans cette ville congestionnée. New-York, ville résiliente par excellence, se réinventera comme elle l’a toujours fait.

Propos recueillis par Vincent Lavergne. Hiver 2020

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